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« Je crois en la ruralité » – Julien Didry, ancien maire de Bras-sur-Meuse

A une dizaine de kilomètres au nord de Verdun, en longeant la rivière, se trouve la commune de Bras-sur-Meuse, régulièrement surnommée « le village le plus connecté de France ». Une appellation due au label 5@ qui lui est décerné, chaque année depuis 2018, par l’association Villes Internet.

Cette année encore, parmi les 10 collectivités qui ont atteint ce niveau de maturité, Bras-sur-Meuse est la seule commune de moins de mille habitants.

Une exception qui tient à l’élan politique porté depuis le début des années 2000 par Julien Didry, maire de Bras-sur-Meuse entre 2001 et 2020, devenu depuis conseiller municipal, président de la fédération de communautés de communes du Pays de Verdun, vice-président de la communauté d’agglomérations du Grand Verdun, et vice-président du département de la Meuse en charge du numérique.

Pourquoi et comment monter un programme d’inclusion numérique pérenne dans une petite commune ? Comment articuler les différentes échelles de décision et de compétences pour s’assurer de son déploiement ?

C’est avec ces questions – et d’autres – en tête que le média Les Bons Clics s’est entretenu avec Julien Didry, en octobre dernier, dans le village où tout a commencé.

Rural et numérique : l'exemple de Bras-sur-Meuse
Julien Didry, au Numéripôle de Bras-sur-Meuse.

Les Bons Clics : Comment faire, dans un village de moins de 1 000 habitants et au début des années 2000, pour lancer un projet d’inclusion numérique ?

Julien Didry : Au début des années 2000, quand on dit qu’on va se lancer dans la transformation numérique d’une commune alors que l’on n’a pas de débit, on passe pour un fou.

Mais le décalage technique (ndlr : le manque de débit) avait entraîné un décalage d’usages qu’il s’agissait d’abord de rattraper. Alors, en 2008, on a initié un projet d’espace public numérique (EPN), le Numéripôle. Dans une commune de 750 habitants, et à cette époque, c’est compliqué de venir devant le conseil municipal pour parler d’un projet d’acculturation au numérique de la population pour un coût de 120 000 euros.

Heureusement, comme nous étions les premiers, nous avons eu le droit à des aides d’État et de région, mais il restait un résiduel de 30 000 euros. C’est un budget conséquent pour une commune rurale. La solution qu’on a trouvée, c’est une adhésion de 30 euros par an pour avoir accès à toutes les formations souhaitées.

Le Numéripôle a ouvert en 2010 dans les locaux de la mairie et, pour le gérer, nous avons recruté un animateur multimédia grâce à un contrat aidé. Nous nous sommes alors demandé comment faire pour pérenniser le modèle.

Au début, l’EPN était porté par la mairie mais, pour des raisons de flexibilité, on a décidé de créer une association pour le porter. Aujourd’hui, l’association est entièrement autonome, même si elle reste soutenue par la mairie – qui lui prête ses locaux et la subventionne à hauteur de 3 500 euros par an – et dans une moindre mesure par la communauté d’agglomérations.

A Bras, nous sommes un peu des martiens, pas dans ce qu’on fait, mais parce qu’on le fait en tant que petite commune.

Le Numéripôle se remet éternellement en question. C’est notamment grâce à cela que nous avons lancé le Fablab, en 2013. Aujourd’hui, nous nous apprêtons à lancer officiellement notre club d’e-sport, qui nous a coûté environ 50 000 euros. L’idée est de s’en servir pour sensibiliser les jeunes aux opportunités autant qu’aux risques du numérique.

Nous venons également d’être labellisé Fabrique de territoire, ce qui nous garantit un financement supplémentaire de 150 000 euros – à hauteur de 50 000 euros par an – pour développer les tiers-lieux de demain. Les contreparties exigées sont minimes : nous continuerons à développer des projets faits pour nos habitants.

Les Bons Clics : Comment avez-vous envisagé la transformation numérique de Bras-sur-Meuse ?

Julien Didry : Je n’ai jamais voulu remplacer l’humain par numérique. Nous avons veillé à soutenir des évolutions des comportements en fonction des attentes des habitants : ce qu’ils pouvaient faire en ligne, tous les jours et à toute heure, ils le faisaient en ligne. Par contre, le besoin de conseil et de lien humain n’a jamais disparu.

Le numérique peut favoriser les liens, les rencontres et la démocratie.

Aux premiers conseils municipaux, il n’y avait personne. L’une des premières choses que l’on a mise en place, c’est le conseil municipal en direct : on envoyait l’ordre du jour à toutes les personnes dont on avait le contact, et nous nous sommes engagés à répondre à leurs questions pendant le conseil.

La commune a également servi de terrain d’expérimentation pour certains outils : les petites communes ont l’agilité pour les tester, ce qui fait défaut aux plus grandes villes. Par exemple, dans d’autres communes, le grand débat se faisait avec des publics initiés, plutôt âgés et masculins. Nous avons donc préféré utiliser un outil numérique, Vooter, pour interroger les habitants : dans chacun des quatre thèmes du débat, il y avait une vingtaine de questions. Nous les avons séquencées, et avons fait la promotion de l’application.

En un mois et demi, on a reçu plus de 800 contributions, pour un village où résident 750 personnes. Sur près de 300 foyers, peut-être qu’une centaine seulement a téléchargé l’application mais, parmi les contributeurs et les contributrices, un quart avait 25 ans ou moins. Avec notre outil, nous avons au moins interpellé et intéressé les jeunes.

Autre exemple de vivre ensemble grâce au numérique : créé en 2015, notre groupe Facebook rassemble aujourd’hui les trois quarts des familles de Bras-sur-Meuse. Avec la première vague de confinement, cette communauté a été renommée « Abracadabras » et est devenue un espace de partage et de solidarité. Les habitants y ont partagé leurs compétences, avec des tutoriels de coiffure, de jardinage… D’autres ont donné des cours de sport, ou des conseils pour la vue.

C’est bien le numérique qui s’est adapté à une situation donnée. Ça s’est arrêté depuis, mais demain ce sera autre chose. Il n’y a rien de plus important que le lien humain : le numérique ne le remplace pas, il vient le compléter.

Rural et numérique : un groupe Facebook a est devenu un espace de solidarité pendant la crise sanitaire
Couverture du groupe Facebook Abracadabras, qui réunit 75% des familles brasiliennes.

Les Bons Clics : Par où commencer ?

Julien Didry : La première chose qui m’a fait aller vers le numérique, c’est le gain de temps.  Tout a été dématérialisé quand j’étais maire. Je faisais les signatures à mon domicile, sur ma tablette. On s’est organisé ainsi pour me dégager du temps pour l’opérationnel et le pilotage de la mairie.

Ensuite, je crois qu’il faut un plan de sensibilisation. Il s’agit de montrer qu’il y a des petites choses qui peuvent être faites avec un intérêt certain pour la population, comme un site internet par exemple. Pour le Numéripôle, j’ai imaginé un modèle économique avec une entreprise de l’Aveyron. C’est un service modulable, utilisable par tous, qui permet aux mairies de créer un site très simplement. Pour les communes qui n’ont pas les moyens d’actualiser régulièrement leur site, nous avons pensé à un module « Dernières nouvelles » qui est mis à jour sur tous les sites en même temps.

C’est aussi une question de posture : ce n’est parce qu’on est élu qu’on détient la vérité. Dans l’absolu, on est incompétents, car on ne peut pas être compétents dans tous les domaines. Il faut avoir l’humilité de le dire : nous sommes là pour décider et nous prenons nos responsabilités mais, dans le même temps, on peut faire évoluer les décisions en fonction des avis des citoyens. C’est ce sur quoi je me suis appuyé tout au long du projet.

Les Bons Clics : Comment aligner les différentes échelles de compétences et de décision lorsque l’on monte un projet de transformation numérique d’une commune rurale ?

Julien Didry : Je suis un fervent défenseur de la commune. C’est l’échelon de proximité par excellence : elle perd de plus en plus de compétences, mais garde cet avantage de la proximité. Il revient à présent aux structures au-dessus – les communautés de communes, les intercommunalités, les départements… – de s’appuyer sur ce point d’entrée essentiel.

La transformation numérique de Bras-sur-Meuse a été conduite de manière pragmatique. Nous avons un peu plus cadré notre stratégie de transformation numérique pour le pays de Verdun : cinq axes majeurs de travail ont été choisis pour les prochaines années, à savoir le numérique, la mobilité, l’habitat, l’image et la culture. Comment faciliter le télétravail dans les communes rurales ? Comment améliorer l’image des territoires ruraux et leur accès à la culture ? Le maître mot, c’est la connexion, au sens large.

Au niveau du département, on reste dans la même logique. Nous avons simplement plus de moyens, et on passe à des échelles supérieures d’ingénierie et de coordination. Nous voulons  vraiment faire de la Meuse un territoire d’avenir : à nous de nous rendre légitimes à présent.

Il faut oublier Bras : c’est un cas particulier. Aujourd’hui, le numérique doit s’intégrer dans un écosystème global pour les territoires ruraux.

Rural et numérique : Bras-sur-Meuse reçoit le label 5@ depuis 2017
Le village de Bras-sur-Meuse est labellisé Ville Internet 5@ depuis 2018.
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