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Femmes et numérique : « L’ordinateur, c’est monsieur »

Cet article a été réalisé dans le cadre d’un partenariat avec La Banque Postale, et fait partie d’une série d’articles destinés à accélérer l’inclusion financière par le numérique.

En ce 08 mars, journée internationale des droits des femmes, le média Les Bons Clics explore comment l’inclusion numérique peut aider (ou non) les femmes à trouver un emploi, à accéder à leurs droits et ceux de leur famille, ou à gérer leur budget.

« L’ordinateur, c’est monsieur ». Cette phrase, prononcée lors de plusieurs ateliers numériques auxquels le média Les Bons Clics a assisté, ne vous est peut-être pas inconnue : selon la dernière édition du baromètre du numérique du CREDOC, 69% des hommes sont équipés d’un ordinateur en France, contre 54% des femmes. 

Cet écart d’équipement pose également la question des usages, des compétences et, plus globalement, du genre du numérique. Une question posée ici sous l’angle de l’inclusion financière : de l’insertion professionnelle à la gestion du budget, en passant par l’accès aux droits, le numérique vient-il s’ajouter aux inégalités préexistantes, ou permet-il de les réduire ?

Femmes et numérique : dans le Doubs, le Club FACE Grand Besançon forme 20 cheffes de famille au numérique en santé.
Dans le cadre du programme Ameli Num, le Club FACE Grand Besançon forme une vingtaine de cheffes de famille au numérique – ©FACE Grand Besançon

Numérique, mères de famille et accès aux droits

Dans le Doubs, le Club FACE (Fondation Agir Contre l’Exclusion) du Grand Besançon a récemment remporté un appel à projet de la CPAM (caisse primaire d’assurance maladie). Le programme financé dans ce cadre, dénommé Ameli Num, permet à une vingtaine de cheffes de famille des QPV (quartiers prioritaires de la ville) de Besançon et de Montbéliard de suivre une formation numérique en trois étapes : 

  1. Une initiation globale au numérique, comprenant des modules sur les messageries instantanées ou la navigation sur internet ;
  2. La création d’un compte Ameli, et la présentation de FranceConnect. D’autres plateformes, comme la Caf ou Pôle emploi, sont rapidement évoquées ;
  3. L’utilisation des services numériques d’Ameli comme la prise de rendez-vous en ligne, la commande de carte vitale, l’accès à l’attestation…

Pour Stéphanie Réthoré, chargée de mission emploi et formation au Club FACE Grand Besançon, proposer cette formation aux mères de familles n’est pas anodin : « dans une famille, précise-t-elle, les femmes sont souvent en charge des problématiques de santé. Ce sont elles qui vont s’occuper de la santé de toute la famille et qui vont être le plus confrontées aux démarches dématérialisées, qu’elles soient administratives ou non ».

La formation Ameli Num s’étend sur dix semaines environ, et les ateliers prennent place le mercredi après-midi en groupes de niveau. Des ateliers optionnels sont également proposés les jeudis afin de réviser les acquis de la veille ou de répondre à d’autres demandes. Grâce à un partenariat avec La Poste, le Club FACE Grand Besançon propose également un prêt de tablette pour les cheffes de famille, le temps de la formation. 

« Dans beaucoup de familles, ce sont les mères qui portent la charge administrative, la responsabilité de l’accès aux droits et de l’éducation scolaire des enfants. Elles ont pourtant moins accès au numérique, et ça devient très complexe pour elles de gérer ça ».

Thérèse Bérard, fondatrice de Concept Luoga, pour le média Les Bons Clics

« La plateforme Ameli est identique quel que soit le support, explique Stéphanie Réthoré. C’est pratique : nous installons également l’application sur leur smartphone ». Deux séances sur la santé sont également organisées avec la CPAM. Un bilan de santé gratuit est alors proposé aux participantes et à leurs familles si elles le souhaitent. 

Genre et usages numériques

Selon la dernière édition du baromètre du numérique, 20% des femmes déclarent ne pas maîtriser pleinement les outils numériques et internet. C’est le cas pour 16% des hommes.

Un léger écart, donc, qui s’agrandit au regard des démarches (administratives ou non) réalisées pendant les vagues de confinement. Le CREDOC voit ici « un effet de genre puisque les hommes se disent plus souvent autonomes que les femmes (61% vs 52%), ces dernières devant, plus souvent, demander de l’aide afin d’y arriver (35% vs 26%) ».

Autre élément ressurgi pendant le confinement, la scolarité. « Les femmes ont, plus souvent que les hommes, aidé leurs enfants dans le suivi de la scolarité. 61% d’entre elles l’ont fait sans difficulté particulière (vs 45% des hommes soit un écart de 16 points). D’autres études ont montré, notamment pendant le premier confinement, un retour à des rôles genrés et une plus grande implication des femmes que les hommes quant à la prise en charge des enfants ».

Numérique, femmes et insertion professionnelle

En tant que secteur professionnel d’abord, le numérique emploie en grande majorité des hommes : l’enquête GenderScan du cabinet GlobalContact, parue en février, conclut que les femmes représentent 17% des personnes diplômées travaillant dans le numérique – en France autant qu’en Europe. 

« Dès qu’un secteur économique, professionnel, est envié et intéressant, les femmes en sont écartées »

Marine Filleul, sénatrice du Nord, pour le média Les Bons Clics

Le numérique et sa maîtrise sont également devenus essentiels pour trouver un emploi. De nombreuses structures proposent aujourd’hui un accompagnement numérique en la matière – création d’une adresse mail, de CV et de lettres de motivation, utilisation des réseaux sociaux professionnels… 

L’insertion professionnelle fait ainsi partie des objectifs de l’antenne martiniquaise du Mouvement du Nid, créée en 2017 pour aider les femmes prostituées et exposées à la prostitution à en sortir. « Le lancement de l’antenne était dur, confie sa cofondatrice, Emilie Albert. La prostitution visible en Martinique rassemble des femmes étrangères, venant de République dominicaine, d’Haïti ou du Venezuela pour la majorité ».

C’est sous l’effet du premier confinement que le Mouvement du Nid s’est rapidement développé en Martinique. La distribution de colis alimentaires aux Terres Sainville, le quartier de Fort-de-France où se concentre la prositution, a permis à l’association de se faire connaître de ses publics. 

« Nous avons emménagé dans nos locaux il y a un an, poursuit Emilie Albert. Ils sont accessibles à pied depuis les Terres Sainville, ce qui évite aux femmes de payer quoi que ce soit pour s’y rendre. Sur place, on les suit sur les démarches administratives, on les oriente en cas de problèmes juridiques, on les accompagne pour définir leurs besoins et leur projet professionnel… ». 

Le Mouvement du Nid organise aujourd’hui deux ateliers numériques par semaine,  allant des compétences de base à l’accès aux droits, en passant par l’insertion professionnelle : « la plupart des femmes que nous accompagnons n’ont jamais touché un ordinateur, et il s’agit d’abord d’apprendre à allumer, à faire du traitement de texte, … Au bout de plusieurs mois, elles ont une adresse mail, un CV et une lettre de motivation à jour, elles savent se servir de Pôle emploi, et savent faire le relai avec leur téléphone portable ».

« Elles ont appris à faire des campagnes de crowdfunding, et une d’entre elles a pu s’acheter un ordinateur grâce à ça »

Emilie Albert, co-fondatrice de l’antenne du Mouvement du Nid en Martinique

Si la maîtrise du numérique les rend plus autonomes, la situation demeure complexe pour les femmes en situation irrégulière et/ou celles qui ne parlent pas français. Dans ces cas-là,  « le numérique ne peut pas faire de miracle, concède Emilie Albert. Mais cela leur permet d’être prêtes si leur situation change, de changer d’endroit, de rencontrer d’autres femmes et d’avoir du soutien, de prendre confiance en elles… ».  

Pas de miracle, certes, mais un espoir tout de même : le Mouvement du Nid Martinique permet aujourd’hui aux femmes allophones de suivre des cours de français en ligne via l’application Babbel. Un service qui s’ajoute à des cours en présentiel : « la langue est la première barrière à l’intégration. L’idée est de leur faire passer le test Français langue étrangère pour qu’elles l’ajoutent à leurs dossiers ». 

Numérique, femmes et gestion du budget

« Pour l’instant, nous ne parlons pas de budget, détaille Stéphanie Réthoré. Cela dit, on va mettre en lumière la visibilité que donne la plateforme Ameli sur les frais médicaux annuels.  C’est très intéressant : on voit, personne par personne, combien de frais de santé ont été dépensés. On est encore loin de la question globale du budget, mais c’est une première porte d’entrée pour conscientiser les choses : ça amène des réflexions ». 

La gestion budgétaire reste en effet un enjeu important pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Si l’accès croissant au travail salarié a permis une gestion plus indépendante du budget au sein des couples hétérosexuels, les dépenses restent, elles, normées. C’est ce qu’ont montré Jeanne Lazarus et Damien de Blic dans Sociologie de l’Argent : les femmes sont en charge des dépenses liées au foyer et aux enfants, tandis que la gestion du patrimoine et les dépenses exceptionnelles reviennent aux hommes. 

« Les femmes vont gérer les flux, les courses et les dépenses quotidiennes, elles sont débrouillardes. Plus le foyer est précaire, plus elles gèrent l’argent, trouvent les bonnes combines, vont à la CAF, récupèrent la pension alimentaire »

Lucile Quillet, autrice de Le prix à payer, ce que le couple hétéro coûte aux femmes, pour Challenges

Pour Emilie Albert, du Mouvement du Nid Martinique, « c’est compliqué de parler du budget. Nous avons essayé, et les femmes que l’on accompagne n’en ont parfois pas et dépendent entièrement de l’homme qui les héberge. D’autres sont des mères célibataires qui gèrent au jour le jour. Elles peuvent avoir des enfants dans plusieurs pays et, dès qu’elles ont un peu d’argent de côté, elles se sacrifient pour le leur faire parvenir. Notre idée, c’était de voir avec elles dans quelle mesure elles pourraient planifier leur budget pour commencer à envisager un parcours de sortie de la prostitution ». 

La Maison Digitale leur permet toutefois d’économiser. Sans maîtriser le français et/ou le numérique, « certaines étaient obligées de payer de 5 à 80 euros pour que quelqu’un fasse leurs démarches administratives. L’idée de la Maison Digitale, c’est aussi de leur permettre de ne plus avoir à payer pour ça, d’avoir accès à un ordinateur et à du soutien ». 

Si le budget ne fait pas partie intégrante du parcours de formation du Club FACE Grand Besançon, le programme Ameli Num « est une expérience que l’on aimerait pérenniser, si possible : c’est très intéressant dans la mesure où cela permet à ces femmes de se sentir capables de comprendre des éléments purement informatiques, et de faciliter leur vie au quotidien. Elles peuvent désormais utiliser ces services sans avoir à se déplacer, à passer du temps au téléphone… C’est aidant pour elles, et peut-être que nous pourrons aller, un jour, plus loin que la santé ». 

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